Perspective · Communication et valorisation des connaissances
Du rapport à l’action : rendre les résultats réellement utilisables
Produire des résultats rigoureux ne garantit pas leur utilisation. Entre l’analyse et l’action, un travail de médiation est nécessaire pour hiérarchiser la connaissance, en faciliter la compréhension et la rendre disponible sous une forme adaptée, au moment où elle peut encore être utile.
Une évaluation peut être rigoureuse, répondre aux bonnes questions et produire des résultats solides sans que ceux-ci soient réellement utilisés.
Le rapport est remis. Les constats sont documentés. Les tableaux présentent les données. Les limites méthodologiques sont précisées. Le travail est terminé — du moins en apparence.
Car une autre question commence alors : les personnes qui ont besoin de ces résultats pourront-elles réellement se les approprier?
Produire de la connaissance et créer les conditions de son utilisation sont deux responsabilités différentes.
La première exige de recueillir et d’analyser l’information avec rigueur. La seconde demande de hiérarchiser les résultats, d’en faciliter la compréhension, d’en préserver les nuances et de les présenter sous une forme adaptée aux personnes qui devront les mobiliser.
Il ne s’agit pas de simplifier artificiellement ce qui est complexe.
Il s’agit de faire en sorte que la complexité nécessaire à l’analyse ne devienne pas un obstacle à son utilisation.
Rendre un résultat accessible ne consiste pas à simplifier la connaissance. Cela consiste à réduire la complexité de sa transmission sans réduire la rigueur de son contenu.
Le rapport n’est pas la finalité
Le rapport occupe une place importante dans une démarche d’évaluation.
Il documente la méthode, présente les résultats, explicite les limites, conserve la trace du raisonnement et permet de revenir sur les éléments ayant soutenu les conclusions.
Cette fonction est essentielle.
Mais elle ne signifie pas que le rapport constitue toujours le meilleur moyen d’entrer dans les résultats.
Une direction qui doit préparer une décision, un gestionnaire responsable de la mise en œuvre et un professionnel souhaitant approfondir la méthode peuvent avoir besoin de la même information, mais pas nécessairement du même niveau de détail au même moment.
Un rapport complet peut être indispensable pour assurer la profondeur et la traçabilité de l’analyse. Il peut néanmoins être difficile à mobiliser lorsqu’une personne cherche rapidement à comprendre les quelques enseignements déterminants.
Le problème n’est donc pas l’existence du rapport.
Il apparaît lorsque le livrable est confondu avec la finalité.
Le rapport est un support de connaissance. Il n’est pas, à lui seul, une stratégie d’utilisation des connaissances.
La question n’est donc plus seulement : avons-nous produit un bon rapport?
Elle devient également : avons-nous créé les conditions permettant aux résultats d’être compris et utilisés?
Communiquer, valoriser, utiliser : trois étapes différentes
Ces trois notions sont proches, mais elles ne recouvrent pas exactement la même réalité.
Communiquer, c’est rendre les résultats accessibles et compréhensibles.
Valoriser, c’est les organiser, les contextualiser et les présenter de manière à faire ressortir leur portée.
Utiliser, enfin, c’est intégrer cette connaissance à une réflexion, un apprentissage, une décision ou une action.
Cette distinction permet de préciser la responsabilité de chacun.
Une démarche d’évaluation peut agir directement sur la qualité de la communication et de la valorisation. Elle peut faciliter l’appropriation des résultats et préparer leur utilisation.
Mais elle ne peut garantir que ces résultats seront effectivement utilisés.
Cette décision appartient aux organisations, à leurs gestionnaires et aux personnes concernées, dans un contexte où interviennent également les priorités, les ressources, les contraintes et les arbitrages.
Rendre les résultats utilisables ne signifie donc pas pouvoir garantir leur utilisation.
L’objectif est plus réaliste et plus exigeant à la fois : éviter que la manière dont la connaissance est transmise devienne elle-même un obstacle à son usage.
Tout résultat n’a pas la même importance
Une évaluation peut produire une quantité considérable d’informations pertinentes.
Certaines confirment ce que l’organisation savait déjà. D’autres révèlent un écart inattendu. Certaines apportent une nuance importante. Quelques-unes peuvent modifier substantiellement la manière de regarder une intervention.
Toutes sont peut-être exactes.
Mais elles n’ont pas toutes la même importance.
Rendre les résultats utilisables suppose donc de se demander :
Qu’avons-nous réellement appris?
Quels constats modifient notre compréhension de l’intervention?
Quels résultats nécessitent une attention particulière?
Quelles informations apportent surtout une nuance?
Qu’est-ce qui est intéressant sans être déterminant?
Ce travail de hiérarchisation n’est pas une opération cosmétique ajoutée après l’analyse.
C’est encore de l’analyse.
Il faut avoir suffisamment compris les résultats pour pouvoir distinguer l’essentiel de l’accessoire sans déformer la réalité.
Synthétiser n’est pas retirer de la rigueur. C’est rendre visible ce qui compte.
Une bonne synthèse ne remplace donc pas le rapport complet. Elle en offre une porte d’entrée.
Un même résultat, plusieurs utilisateurs
Une direction peut chercher les éléments nécessaires à un arbitrage. Un gestionnaire peut vouloir comprendre les difficultés de mise en œuvre. Une équipe opérationnelle peut s’intéresser aux améliorations possibles. Un analyste peut vouloir examiner les données et la méthode.
Ces utilisateurs ne demandent pas nécessairement des résultats différents.
Ils ont plutôt des besoins d’accès différents à la même connaissance.
Le fond demeure le même.
Ce qui peut varier, c’est le point d’entrée, le niveau de détail et le format.
Un même travail peut ainsi donner lieu à un rapport complet, une synthèse décisionnelle, un tableau de résultats, une présentation, une fiche thématique ou un support visuel.
Adapter la forme ne doit jamais conduire à adapter la vérité du résultat.
La communication adaptée ne consiste ni à atténuer un constat difficile ni à sélectionner les conclusions en fonction de ce qu’un interlocuteur souhaiterait entendre.
Elle consiste à trouver la meilleure manière de lui donner accès à une connaissance qui demeure la même.
Du constat à la compréhension
Un chiffre ne parle pas toujours de lui-même.
Supposons qu’une enquête indique que 62 % des répondants se déclarent satisfaits.
Le résultat peut être exact. Mais que permet-il réellement de comprendre?
Satisfaits de quoi? Comment cette proportion a-t-elle évolué? Existe-t-il des différences importantes entre certains groupes? Quel était le taux de réponse? Existe-t-il un point de comparaison? Quelles limites entourent l’interprétation du résultat?
Le chiffre constitue une information.
Son utilité dépend de la capacité à lui donner un sens approprié sans lui faire dire davantage que ce qu’il permet d’établir.
Donnée → constat → interprétation → implication
La donnée constitue l’information observée ou recueillie.
Le constat décrit ce que cette information permet d’établir.
L’interprétation cherche à comprendre ce que le constat signifie, notamment en le mettant en relation avec d’autres informations et avec le contexte.
L’implication examine enfin ce que cette compréhension peut signifier pour la réflexion, la décision ou l’action.
Ces étapes ne doivent pas être confondues.
Une implication ne découle pas automatiquement d’un constat. Elle peut dépendre d’autres résultats, du contexte, des objectifs de l’intervention, des contraintes de l’organisation ou du niveau d’incertitude entourant l’analyse.
Plus on avance de la donnée vers l’implication, plus le raisonnement qui relie les étapes doit être explicite.
Passer trop rapidement de la donnée à l’implication peut conduire à des conclusions excessives. À l’inverse, s’arrêter systématiquement au constat peut laisser au lecteur tout le travail nécessaire pour comprendre la portée des résultats.
L’enjeu consiste donc à construire un passage explicite et défendable entre ces niveaux.
Rendre les résultats utilisables sans prescrire la décision
Lorsqu’un résultat est suffisamment compris, une nouvelle question apparaît :
qu’est-ce que l’organisation peut raisonnablement en faire?
La réponse n’est pas nécessairement une recommandation.
Certains résultats confirment qu’une pratique fonctionne bien et mérite d’être maintenue. D’autres signalent un problème nécessitant une analyse supplémentaire. Certains mettent en évidence plusieurs options possibles. D’autres encore révèlent une incertitude qu’il serait imprudent de masquer.
Rendre les résultats utilisables consiste notamment à permettre de distinguer ce qui fonctionne, ce qui mérite une attention particulière, ce qui demeure incertain, les pistes qui pourraient être examinées et les arbitrages qui appartiennent à l’organisation.
Cela évite deux extrêmes.
Le premier serait de produire une analyse qui laisse entièrement au lecteur le soin d’en découvrir les implications.
Le second serait de transformer l’évaluation en prescription et de décider à la place de l’organisation.
Rendre une connaissance utilisable ne signifie pas décider à la place de son utilisateur. Cela signifie lui permettre de voir plus clairement les choix qui s’offrent à lui.
La responsabilité de l’analyse est d’éclairer.
La responsabilité de la décision demeure celle de l’organisation.
La communication commence avant le rapport final
La valorisation des résultats est parfois considérée comme la dernière étape d’une évaluation.
L’analyse serait d’abord réalisée, le rapport rédigé, puis viendrait la question : comment allons-nous communiquer tout cela?
À ce moment, une partie des choix est déjà faite.
Si l’on sait suffisamment tôt qui utilisera les résultats, pour quelles questions, à quel moment et dans quelles circonstances, il devient plus facile de prévoir les formes de restitution nécessaires.
Penser à l’utilisateur des résultats n’est pas orienter les résultats.
C’est réfléchir à leurs conditions d’utilisation.
Cette réflexion introduit également une dimension souvent négligée : le moment.
Une information méthodologiquement solide et parfaitement présentée peut arriver trop tard pour éclairer la décision à laquelle elle devait contribuer.
L’utilité dépend donc non seulement du contenu et du format, mais également de la capacité à rendre la connaissance disponible au moment où elle peut encore être mobilisée.
Cela peut influencer le calendrier de restitution, les formats produits ou les moments d’échange prévus pendant la démarche, sans modifier l’indépendance de l’analyse.
Autrement dit, il faut chercher à mettre la bonne connaissance, sous une forme appropriée, à la disposition des bonnes personnes au moment où elle peut encore leur être utile.
Le test d’utilisabilité des résultats Eval Com
Avant de diffuser des résultats, cinq questions peuvent servir de repères.
1. Que doit retenir le lecteur? Si tout est présenté comme prioritaire, il devient difficile d’identifier ce qui compte réellement.
2. Comprendra-t-il ce que le résultat signifie — et ce qu’il ne signifie pas? Une communication accessible doit préserver les limites, les nuances et le niveau de certitude associé aux résultats.
3. Le niveau de détail correspond-il à son besoin? Le rapport complet peut rester disponible sans constituer nécessairement le meilleur premier point d’entrée.
4. Le format et le moment facilitent-ils réellement l’utilisation? Texte, tableau, graphique, synthèse ou présentation doivent être choisis en fonction de leur fonction. Leur disponibilité doit également correspondre, autant que possible, au moment où la connaissance peut être mobilisée.
5. Le lecteur comprend-il ce qu’il peut raisonnablement faire de cette information — et les limites de cet usage? Le résultat doit pouvoir nourrir une réflexion, un apprentissage, une décision ou une action sans donner l’impression qu’une conclusion impose mécaniquement une conduite à suivre.
Ce test ne garantit pas l’utilisation des résultats.
Aucun format, aucune synthèse et aucune stratégie de communication, aussi réussis soient-ils, ne peuvent obliger une organisation à agir.
Il permet cependant de vérifier une chose essentielle :
Avons-nous fait notre part pour rendre la connaissance réellement utilisable?
Faire circuler la connaissance
Une évaluation ne perd pas sa valeur parce que son rapport est peu consulté.
Le travail analytique demeure. Les résultats existent. La démarche peut avoir produit une connaissance rigoureuse et importante.
Mais une partie de son potentiel reste inutilisée si cette connaissance ne parvient pas aux personnes qui pourraient apprendre d’elle, réfléchir à partir d’elle ou agir grâce à elle.
La valorisation des résultats ne doit donc pas être réduite à une opération esthétique consistant à raccourcir un rapport ou à transformer quelques tableaux en graphiques.
Elle constitue un travail de médiation entre la connaissance produite et ceux qui doivent pouvoir s’en servir.
Cette médiation demande de sélectionner sans déformer, de simplifier la transmission sans simplifier abusivement le fond, d’adapter les formats sans modifier les résultats et d’éclairer les implications sans confisquer la décision.
Une connaissance qui demeure enfermée dans son rapport conserve sa valeur analytique, mais perd une partie de sa capacité à transformer l’action.
Produire de la connaissance est une première responsabilité.
La rendre compréhensible, transmissible et utilisable en est une autre.
